vendredi 23 octobre 2026
EN DIRECT :

​Transition écologique en Afrique centrale : La Déclaration de Yaoundé consacre l’agroécologie comme pilier de la souveraineté alimentaire et du climat

​Transition écologique en Afrique centrale : La Déclaration de Yaoundé consacre l’agroécologie comme pilier de la souveraineté alimentaire et du climat

— À l’issue de trois jours de travaux intensifs du 25 au 27 août 2026, la deuxième Conférence sur le Bassin du Congo s’est achevée dans la capitale camerounaise par la publication d'un texte d'orientation majeur. Intitulée « Agroécologie pour l’inclusion, des systèmes alimentaires durables, la biodiversité et la justice climatique dans le Bassin du Congo », la Déclaration finale rassemble les voix des organisations paysannes, des peuples autochtones, de la société civile, des scientifiques et des décideurs publics venus de seize pays d’Afrique centrale, de l'Est et australe.

​Organisé à l’initiative de l’Alliance pour la Souveraineté Alimentaire en Afrique (AFSA) et de la Concertation Nationale des Organisations Paysannes du Cameroun (CNOP-CAM), en collaboration avec le Ministère camerounais de l’Agriculture et du Développement Rural, cet événement marque une étape décisive pour le second poumon vert de la planète.

​1. Un diagnostic sans concession : Urgence écologique et dépendance alimentaire

​Si le Bassin du Congo abrite environ 300 millions d’hectares de forêts tropicales essentielles à la régulation du climat mondial, la région fait face à une double vulnérabilité :

  • ​L'érosion forestière : Le couvert forestier continue de régresser au rythme de 0,3 % par an, sous la pression des industries extractives, des grands projets d'infrastructure et d'une gestion non durable des terres.

  • ​L'insécurité alimentaire et la dépendance commerciale : Plus de 50 % des besoins alimentaires de la région restent couverte par des importations coûteuses, tandis que les exploitations agricoles familiales — pourtant principales nourricières du continent — ne perçoivent qu'une fraction marginale des investissements publics, de la recherche et de la vulgarisation.

​Face à ces menaces, les délégués ont fermement dénoncé les politiques de « conservation forteresse », appelant à la fin des expulsions de communautés locales et de peuples autochtones de leurs terres ancestrales, au profit d'une approche respectueuse des droits coutumiers, des valeurs spirituelles et de l'identité culturelle des populations du bassin.

​2. De l’aspiration à l’institutionnalisation : L’agroécologie déjà en marche

​La conférence a mis en lumière les avancées législatives et pratiques au sein des six pays du cœur du bassin (Cameroun, RCA, Congo, RDC, Guinée équatoriale, Gabon) :

  • ​Cameroun : Promulgation de la loi n° 2025/013 sur la production biologique, révision de la loi foncière de 1974 et hausse du taux de femmes propriétaires foncières.

  • ​République centrafricaine : Déploiement d'une plateforme multi-acteurs et développement local de biofertilisants pour la restauration des sols.

  • ​Gabon : Mise en place du Réseau gabonais d’agroécologie, de fermes intégrées et de banques communautaires de semences.

  • ​République démocratique du Congo : Structuration d'un service dédié et adoption d'une stratégie nationale agroécologique.

  • ​Guinée équatoriale : Élaboration d'une feuille de route nationale pour la transformation des systèmes alimentaires.

​Toutefois, la déclaration pointe un hiatus institutionnel majeur : les grands instruments de financement — à l'instar du Cadre 2026-2035 du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA / Déclaration de Kampala) — mentionnent la durabilité de façon générale, mais négligent d'allouer des budgets ciblés et nommément fléchés vers l'agroécologie.

​3. Les dix appels stratégiques aux décideurs politiques

​Pour lever les verrous structurels et sortir les modèles agroécologiques du stade de simples projets pilotes, la Déclaration de Yaoundé formule dix exigences précises à l'endroit des gouvernements, des parlements et des institutions partenaires :

  1. ​Budgétisation ciblée de l'agroécologie (PDDAA) : Inscrire nommément l'agroécologie dans les plans d'investissement nationaux et régionaux du Programme détaillé de développement de l'agriculture africaine, en y consacrant au moins 30 % des allocations budgétaires destinées aux systèmes alimentaires.

  2. ​Intégration dans les agendas Climat & Biodiversité : Adopter l'agroécologie comme levier de la Cible 10 du Cadre mondial pour la biodiversité et l'intégrer dans les CDN, les Plans Nationaux d'Adaptation (PAN) et les SPANB d'ici la fin 2027.

  3. ​Gouvernance transversale et observatoires : Rompre avec le fonctionnement en silos des ministères (agriculture, foncier, forêt, environnement, commerce), institutionnaliser les plateformes multi-acteurs et créer des observatoires nationaux et régionaux de l'agroécologie.

  4. ​Sécurisation foncière et respect du CLIP : Reconnaître et sécuriser les droits fonciers et forestiers coutumiers des communautés, intégrer le micro-zonage communautaire et appliquer sans exception le Consentement Libre, Préalable et Éclairé (CLIP) face aux projets extractifs, d'infrastructure ou de conservation.

  5. ​Protection juridique des semences paysannes : Consacrer le droit des paysans à conserver, utiliser, échanger et vendre leurs semences traditionnelles dans les cadres légaux nationaux et régionaux (notamment face aux régimes de l'OAPI), en rejetant toute forme de criminalisation.

  6. ​Accès direct aux financements internationaux : Exiger des bailleurs (FGC, FEM, CAFI, SCBFEP, Fonds Bleu, BAD) la création de guichets d'accès direct transférant au moins 20 % des financements climat et biodiversité aux organisations paysannes, aux femmes, aux jeunes et aux peuples autochtones.

  7. ​Mécanisme régional de financement pérenne : Mettre en place un fonds régional dédié à l'agroécologie, doté de mécanismes de garantie et appuyant les associations villageoises d'épargne et de crédit pour affranchir la transition de la dépendance aux projets de courte durée.

  8. ​Passage à l'échelle nationale : Financer massivement les services de conseil agricole, l'accès aux biofertilisants et intrants biologiques locaux, les marchés territoriaux, les achats publics de produits agroécologiques ainsi que leur intégration dans les cantines et programmes scolaires.

  9. ​Harmonisation et coopération interrégionale : Intégrer l'agroécologie dans la Politique agricole commune de l'Afrique centrale (CEEAC/CEMAC/COMIFAC) et établir un canal permanent de concertation avec la CEDEAO, l'EAC, la SADC et le COMESA sur les moteurs transfrontaliers de la déforestation (bois, charbon, minerais, transhumance).

  10. ​Législation modèle et réseau parlementaire : Appuyer le Parlement Panafricain dans l'élaboration de lois-types sur la sécurité alimentaire, la gestion des sols et les systèmes alimentaires, et créer un réseau de parlementaires d'Afrique centrale pour l'agroécologie afin d'harmoniser les lois à l'échelle du bassin.

4. Des engagements fermes à tous les niveaux de la société

​Au-delà des interpellations adressées aux États, la Déclaration de Yaoundé se distingue par une responsabilisation directe des acteurs du terrain :

  • ​Organisations paysannes et de jeunesse : Engagement à animer des champs-écoles paysans, à créer des banques communautaires de semences et à réserver au moins 50 % des postes de direction aux femmes, aux jeunes et aux membres des peuples autochtones.

  • ​Chercheurs et monde académique : Promotion de la recherche-action participative (les paysans reconnus comme co-chercheurs) et intégration de l'agroécologie dans les cursus universitaires.

  • ​Secteur privé responsable : Priorité aux approvisionnements locaux équitables, respect des droits fonciers et assainissement des chaînes d'approvisionnement déforestantes.

  • ​Médias : Création d'un code de conduite pour le traitement des sujets agroécologiques et valorisation des savoirs paysans dans les langues nationales et vernaculaires.

​5. Suivi, redevabilité et prochaines étapes

​Afin d'éviter que ces déclarations ne restent lettre morte, un dispositif strict de suivi-évaluation a été arrêté. L’Initiative pour la Biodiversité, le Climat et l’Agroécologie du Bassin du Congo (COBCAI) servira de cadre d'action opérationnel.

​L’AFSA a été mandatée pour coordonner la recherche de financements et héberger l'unité régionale de coordination. Désormais, une revue annuelle de l’agroécologie dans le Bassin du Congo sera publiée pour mesurer scientifiquement les progrès accomplis, avant un grand examen bilan prévu lors de la troisième édition de la Conférence sur le Bassin du Congo.

Galerie Photos

💬 Commentaires

Ajouter un commentaire